10.
Samedi 19 janvier 1585
À nouveau, Nicolas Poulain se rendit rue de la Heaumerie, cette fois pour se renseigner sur les forges et les armuriers de Bourgogne chez qui il pourrait acheter cuirasses, casques et épées à un prix raisonnable. Un de ses sergents, dont un oncle avait été armurier, lui avait déjà indiqué quelques maîtres de forge autour de Besançon.
En revenant chez lui, vers midi, une lettre de Richelieu l’attendait. Le Grand prévôt voulait le voir sur l’heure. Il repartit sans goûter à la soupe aux pois et au lard que sa femme lui avait préparée et comme il avait peut-être été suivi par un agent de la Ligue, rue de la Heaumerie, il jugea prudent de s’assurer que personne ne le voie se rendre chez le Grand prévôt.
Il descendit la rue Saint-Martin jusqu’à la rue des Lombards et s’engagea dans le lacis de petites ruelles qui descendaient vers la Grande boucherie. Entre les maisons aux colombages multicolores serpentaient des couloirs et des escaliers à claire-voie permettant d’aller d’une rue à une autre. Il emprunta un passage et se pressa jusqu’à une échelle conduisant à une sombre galerie d’étage. Il la grimpa quatre à quatre et attendit quelques minutes, puis redescendit par un autre couloir qui débouchait rue de la Monnaie. De là, il emprunta un nouveau corridor en planches qui, à travers un pâté de maisons, le conduisit presque devant le Grand-Châtelet. Certain d’avoir égaré n’importe quel suiveur, il traversa la cohue devant les étals de la Grande boucherie puis s’engagea dans la rue de Saint-Germain-l’Auxerrois. En passant, il jeta un œil à la maison de La Chapelle et, arrivé en vue de l’église et du cloître, il remonta vers la rue Saint-Honoré.
Au coin de la rue des Petits-Champs, il attendit encore un moment en se dissimulant dans le renfoncement d’une porte cochère. Enfin, assuré d’avoir déjoué toute filature, il se dirigea jusqu’au porche de l’hôtel de François de Richelieu.
On attendait sa visite et un valet le conduisit immédiatement chez le Grand prévôt qui était à table avec un inconnu richement vêtu d’un pourpoint en satin doublé de serge rouge, avec des crevés aux manches laissant voir une chemise brodée. Sous son pourpoint apparaissait un collet[43] en buffletin noir. Ses bottes à éperons d’or lui montaient jusqu’au haut des cuisses et ses hauts-de-chausses de velours cramoisi étaient assortis à la doublure de son habit. Il avait gardé sur ses épaules un manteau court doublé au col et bordé de passements de soie. Son chapeau était rond à petits bords et sa taille était ceinte d’une épée de côté à la garde en arceaux et au fourreau en argent.
— Monsieur Poulain ! Je craignais que vous n’ayez eu mon billet que trop tard. Puis-je vous proposer de vous joindre à nous ? s’exclama Richelieu presque jovialement.
Affamé et flatté d’être invité à la table du prévôt avec cet inconnu dont on ne pouvait douter qu’il fût quelque grand seigneur, Nicolas accepta. Le valet de service, qui attendait, lui servit sur-le-champ une fricassée de bécasses et lui porta un grand verre de vin de Beaune avant de se retirer. M. du Plessis et l’inconnu, qui avaient déjà terminé leur repas, le regardèrent se jeter sur ses volailles avec avidité.
— Vous aviez faim, remarqua Richelieu avec amusement.
— Je suis rentré chez moi pour dîner tout à l’heure, monsieur, et, ayant trouvé votre billet, je suis venu sans perdre de temps.
Il n’osa pas en dire plus, se demandant qui était l’inconnu. En découpant une des bécasses avec ses doigts, il l’examinait discrètement. Trente à quarante ans, jugea-t-il. Les cheveux drus et noirs. Un air d’autorité, avec un regard perçant qui traduisait un homme cassant mais sans doute à l’esprit fin et calculateur.
— Je ne vous ai pas présentés, poursuivit Richelieu sur un ton absent. Monsieur est le marquis d’O.
Poulain resta interdit, arrêtant même de mastiquer. François d’O ! L’ancien favori du roi, en disgrâce depuis des années ? Que faisait-il là ? L’idée d’un nouveau complot l’effleura.
— M. d’O est ici au service du roi, comme vous, et il sait tout sur vous. Comment vous avez infiltré cette ligue rebelle qui se nomme la sainte union, et comment vous êtes devenu mon espion. Nous ne sommes que trois à savoir cela : Moi, M. d’O, et Sa Majesté. Vous pouvez donc lui faire confiance.
À ces mots, Poulain s’était raidi. M. d’O savait qu’il espionnait la sainte union, alors même qu’il avait été chassé de la cour pour ses débauches ! Le Grand prévôt était-il devenu fou ?
O s’amusait de voir l’ahurissement, puis l’incompréhension, et enfin la peur se succéder sur le visage du lieutenant du prévôt.
— Vous avez vos secrets, monsieur Poulain, et j’ai les miens, dit-il enfin d’une voix grave. Mais puisque je connais les vôtres, je vais vous faire une confidence. Elle se résume ainsi : Comédie !
Poulain resta interloqué.
— Vous avez bien compris : Comédie ! Je n’ai été disgracié que par ma propre volonté et en accord avec Sa Majesté. Ainsi chassé, j’ai pu me rapprocher de M. de Guise et de ses amis… comprenez-vous ?
Il resta silencieux un instant avant de dire, très lentement :
— Il fallait bien que le roi sache ce que les Lorrains préparaient contre lui.
Nicolas Poulain comprit aussitôt, O était un espion, comme lui !
D’abord déconcerté par cette nouvelle révélation, la méfiance qui prévalait chez lui reprit le dessus. Il hésita sur l’attitude à adopter.
— Monsieur le lieutenant, reprit le marquis d’O, avec toujours le même sourire moqueur, j’ai toujours été doué pour les chiffres et la finance. Le roi m’appelait son grand économique quand je m’occupais de ses comptants. Il m’a chargé d’une enquête sur les fonds dont dispose M. de Guise et qui lui permettent d’acheter si facilement des troupes de Suisses et de lansquenets.
Poulain opina lentement.
— Le roi veut savoir d’où vient cet argent. Connaissez-vous un M. Cappel ?
— C’est le trésorier de la sainte union, monsieur.
— J’ai eu affaire avec lui hier soir, expliqua O. M. Cappel est aussi un des banquiers de Guise, je lui ai posé quelques questions.
Il sourit avec malveillance tout en jouant distraitement avec sa dague qu’il avait posée sur la table pour découper sa volaille.
— Comme je ne pouvais forcer sa porte, M. de Richelieu vous a demandé quand se réunissait la sainte union et je l’attendais hier soir pour l’interroger.
À son regard, Poulain comprit qu’il y avait eu guet-apens.
— Est-il…
— Mort ? Non, mais navré à la cuisse, car il s’est sottement rebellé. Je pense tout de même qu’il s’en remettra. J’aurais pu le faire arrêter, mais je préfère qu’il ignore que j’agis pour le roi. Peut-être se persuadera-t-il qu’il s’agissait d’un agent de Navarre. Il m’a dit avoir remis cinq cent mille livres à Guise et surtout avoué que cet argent provient d’une filouterie organisée sur les tailles royales. Que savez-vous de cette entreprise ?
— J’en ignore tout, monsieur. J’ai tenté d’apprendre d’où provenaient les pécunes que les ligueurs me remettaient pour acheter des armes, mais on m’a fait comprendre que cela ne me regardait pas.
— C’est fâcheux. Selon M. de Bellièvre, la collecte des tailles a effectivement beaucoup baissé dans l’élection de Paris et le roi s’en inquiète. Cappel m’a avoué que ces rapines seraient organisées avec de faux sceaux portés sur les registres transmis au conseil des finances. Je vais vérifier, mais j’ai peur qu’il ne m’ait avoué qu’une partie de la vérité et celé le plus important.
— Je suis désolé de ne pouvoir vous aider plus, dit Poulain, mais je ne connais rien aux fraudes sur l’Épargne ou sur les impôts. Je préfère affronter des brigands de grand chemin l’épée à la main…
O ébaucha un sourire, lui faisant comprendre qu’il partageait son point de vue.
— Pensez-vous que vous pourriez vous renseigner à la prochaine réunion ? demanda Richelieu au lieutenant du prévôt.
— Ils ne me diront rien, répondit Poulain en secouant la tête. Je ne suis pas vraiment de leur parti et ils n’ont fait appel à moi que pour acheter des armes. En posant des questions, je me ferai suspecter. Pourquoi ne pas interroger Cappel plus officiellement ? Il parlerait sous la question.
— Ce serait me dévoiler, dit O, et je n’y tiens pas.
Le silence s’installa entre eux. Poulain vida son verre de vin, hésitant à parler. Pouvait-il mêler son voisin Hauteville à tout ça ? Il savait pourtant qu’il y avait un vrai mystère dans l’assassinat du contrôleur des tailles et dans les comportements du commissaire Louchart et du père Boucher. N’était-ce pas l’occasion d’obtenir de l’aide pour suivre cette piste ?
— Ce que vous venez de m’apprendre peut être rapproché d’un crime qui a eu lieu dans ma rue, lâcha-t-il.
Devant les regards interrogateurs de ses interlocuteurs, il raconta le triple crime chez son voisin.
— J’ai entendu parler de cet assassinat, confirma Richelieu. Mais, mis à part le fait que ce Hauteville était contrôleur des tailles, quel rapport avec notre affaire ?
— C’est le commissaire Louchart qui a conduit l’enquête. Il était sur les lieux quelques minutes après le crime, ce qui est déjà inexplicable. Et lorsque le fils de M. Hauteville est arrivé et a découvert son père, sa mère et leur valet assassinés, Louchart l’a accusé et l’a fait enfermer au Châtelet sans raison valable.
— Peut-être était-il coupable, suggéra Richelieu.
— Olivier est basochien à la Sorbonne, monsieur. Il avait justement rendez-vous avec le recteur, le curé Boucher, et celui-ci a déclaré qu’il ignorait tout de ce rendez-vous. Le père Boucher et le commissaire Louchart étant membres de la Ligue, je les ai interrogés et j’ai eu l’impression qu’ils ne voulaient pas que je m’intéresse à ce triple crime. Sur mon insistance, Louchart a fait libérer le jeune homme qui m’a dit que son père était chargé de contrôler des registres des tailles de l’élection de Paris à la demande de M. Antoine Séguier, le contrôleur général des tailles à la surintendance.
Au nom de Séguier, le prévôt et O se regardèrent, interloqués.
— Vous avez deviné juste, monsieur Poulain ! Il s’agit bien de la même affaire, déclara lentement François d’O. M. Antoine Séguier a effectivement été choisi par M. de Bellièvre pour conduire la vérification des registres de l’élection de Paris.
Le silence se fit à nouveau. Poulain n’avait pas d’autre suggestion à proposer et Richelieu, qui était plutôt un homme d’action, attendait les décisions du marquis d’O. Celui-ci méditait. Il tenait maintenant un solide fil dans cet écheveau inextricable. Il fallait seulement le tirer avec prudence, pour ne pas le casser.
Au bout d’un moment, il demanda à Poulain :
— Ce Hauteville, pourrait-on lui faire confiance ?
— C’est un bon catholique, tout comme moi, et qui aurait peut-être rejoint la Ligue si son père n’avait pas été assassiné. Désormais, il brûle de le venger.
— Serait-il à même de reprendre les travaux de son père, si je lui en faisais la demande ?
— Je le pense, il préparait une thèse en Sorbonne, et le commis qui travaillait avec son père l’aiderait. C’est lui qui m’a demandé d’intervenir pour aider le fils de son maître. Il m’a tout l’air d’un honnête homme.
— Ce serait une solution séduisante, déclara François d’O. Car je ne pourrai rester longtemps à Paris, d’autres obligations m’attendent à Caen.
— La seule difficulté, monsieur, est que M. Hauteville, comme beaucoup de bourgeois parisiens n’aime guère le roi… ni vous… Il pencherait plutôt pour la sainte union !
— Ce peut être un embarras, reconnut le marquis d’O. Mais dites-lui qu’il faudra bien qu’il choisisse : venger son père, ou s’allier avec ses assassins. En revanche, s’il accepte de travailler pour moi et de reprendre les vérifications de son père, ceux qui ont occis M. Hauteville l’apprendront vite et chercheront à se débarrasser du fils. Vous aurez donc un rôlet à jouer dans la pièce, monsieur Poulain.
— Lequel, monsieur ?
— Empêcher qu’on ne le tue, comme son père.
Quelques heures plus tard, Nicolas Poulain se présentait chez Olivier Hauteville. L’après-midi touchait à sa fin et le jeune homme avait terminé de trier les affaires de sa gouvernante. Une partie des vêtements iraient à la cuisinière et à la servante, les robes iraient à Le Bègue qui avait une sœur. Olivier conserverait les rares bijoux ; une bague et des boucles d’oreilles qu’il avait rangées avec un collier appartenant à sa mère. Une chaîne en fait, à laquelle était suspendue une médaille de la Vierge.
Poulain trouva le jeune homme tout mélancolique, ne sachant plus de quel côté tourner sa vie.
— C’en est fini avec ma thèse et mes projets d’avenir, lui dit-il. Je ne reverrai plus le père Boucher tant que je n’aurai pas éclairci son rôle, et personne ne voudra suivre ma thèse sans son accord. Je suis trop jeune pour reprendre la charge de mon père, trop jeune aussi pour un office de magistrat bien que mon père m’ait laissé quelques pécunes. Peut-être vais-je devenir avocat. Je ne sais pas…
— Un grand seigneur de ma connaissance souhaite vous rencontrer pour vous proposer d’entrer à son service, lui annonça alors Poulain. C’est la raison de ma visite.
— Moi ? Mais je ne sais rien faire, monsieur Poulain ! s’excusa-t-il. D’ailleurs, comment me connaît-il ?
— Soyons amis, Olivier. Jugez-vous que vous pouvez me faire confiance ?
— À qui d’autre pourrais-je l’accorder si je vous la refusais ?
— Laissez-moi vous dire ceci, Olivier, ou plutôt, te dire, car je veux te tutoyer comme le ferait un grand frère. Ton père a été assassiné par des gens qui ne voulaient pas qu’il découvre une importante fraude dans la collecte des tailles.
— Savez-vous qui ?
— Tu m’as dit que ton père avait reçu la visite de M. de La Chapelle qui lui avait proposé de participer à une confrérie de défense contre l’hérésie…
— C’est vrai.
— M. de La Chapelle, et d’autres, ont effectivement constitué une ligue… C’est cette ligue qui a organisé ce rapinage des tailles.
— Je… je ne peux y croire ! M. de La Chapelle est homme de bien !
— Je ne suis sûr de rien, mais cette tromperie est d’une telle ampleur qu’elle a réduit les ressources de la France. Le roi veut démasquer les coupables et récupérer son argent. Or, ces coupables sont aussi les assassins de ta famille. Tu pourrais les découvrir en reprenant le travail de ton père.
Olivier resta interdit un instant avant de remarquer en secouant la tête :
— Ce n’est pas possible… Je dois rendre au contrôle des tailles tous les documents qui lui avaient été confiés, et on ne me laissera jamais consulter les quittances et les registres archivés au tribunal de l’élection.
— Ce grand seigneur est proche du roi. Si tu entres à son service, tu auras toute l’aide nécessaire, ainsi que de bons gages.
— Dans ces conditions j’accepte ! fit Olivier qui ne s’attendait pas à une telle aubaine. Qui est ce grand seigneur ?
Poulain craignait maintenant qu’Olivier ne refuse en donnant le nom de l’archilarron, si détesté par les Parisiens, mais avait-il le choix ?
— C’est le seigneur d’O.
— Quoi ? Ce voleur ? Ce débauché ? Jamais ! J’y perdrais mon honneur ! répliqua Olivier dans un mélange de surprise et de colère.
— Tout à l’heure, j’ai rencontré cet intriguant, Olivier, cet infâme duelliste, et j’ai découvert que je ne connaissais que la réputation, pas l’homme.
— Que voulez-vous dire ? s’enquit Olivier, tellement contrarié qu’il se remit à vouvoyer Nicolas Poulain.
— O n’est pas celui qu’on décrit ainsi. Il est sérieux, réfléchi, et d’une totale fidélité à notre roi.
— Lui ? Alors que le roi l’a chassé ! Et quand bien même il serait fidèle au roi, quel genre de roi avons-nous ? Un roi qui s’habille en femme ! Un roi qui préfère ses petits chiens à ses sujets ! Un roi qui soutient Navarre, l’hérétique ! Un roi qui ruine la France pour ses mignons !
— Un roi choisi par Dieu, déclara solennellement Nicolas Poulain.
— Je préférerais devenir Espagnol catholique pour vivre en ma religion et faire mon salut, plutôt qu’être Français hérétique au risque de perdre mon âme, rétorqua Hauteville.
— Je ne cherche pas à te convaincre, Olivier, dit Poulain en secouant la tête. Je te pose juste à nouveau ces deux questions : me fais-tu confiance, et veux-tu connaître les assassins de ton père ? Si ta réponse est oui, va voir M. d’O.
Vêpres sonnaient et la nuit n’allait pas tarder à tomber quand Olivier se présenta devant une solide maison en pierre à deux étages de la rue de la Plâtrière, à l’enseigne de l’image du Cheval Bardé. Un porche fermé, d’un portail ferré, conduisait sans doute à une cour. Les fenêtres du rez-de-chaussée étaient protégées d’épaisses grilles, celles des deux étages de lourds volets intérieurs. Des sortes de meurtrières ouvraient de minces fentes sur la façade, lui donnant un sinistre aspect de forteresse. Il frappa à la porte couverte de gros clous située à gauche du portail. Une voix l’interrogea depuis la grille avant qu’on ne le fasse entrer.
Il pénétra dans une sombre antichambre d’où grimpait un escalier. Une sorte de brigand en hautes bottes à éperons de fer, chevelure et barbe noires en broussaille, caparaçonné d’une casaque de buffle avec une lourde épée de côté à poignée de bronze se tenait devant lui. Le valet ou le concierge qui avait ouvert était aussi armé d’un long coutelas ainsi que d’un mousquet à rouet glissé dans sa ceinture.
— Venez avec moi ! gronda le brigand avec un accent gascon.
Il emprunta l’escalier, Olivier sur ses talons, le cœur un peu serré. En haut, le bravo s’effaça pour le laisser entrer en déclarant seulement :
— M. Hauteville.
La pièce, qui donnait sur un jardin, était encore bien éclairée au soleil couchant. Un homme au visage dur, en haut-de-chausses en velours violet et pourpoint de satin, se tenait près d’une fenêtre en compagnie d’un géant blond en robe de laine bordée de fourrure de renard. Celui-là avait un sabre pendu à sa taille.
Olivier balaya la chambre des yeux. Il y avait très peu de meubles ; un lit à colonnes très simple avec des rideaux de velours ; un grand coffre sur lequel étaient posés des mousquets ; un autre supportait un manteau et un chapeau ; pas de tableau, pas de miroir ou de tenture. Comme si l’installation du maître de maison était provisoire.
— Je n’étais pas certain que vous viendriez, monsieur Hauteville, persifla l’homme au pourpoint de satin. M. Poulain a réussi à vous convaincre de rencontrer l’archilarron du roi !
Olivier s’inclina, rouge de honte et ne sachant que dire.
— Si vous êtes là, c’est que vous n’êtes pas aussi sot que les autres Parisiens. Soyons clairs, je n’ai guère de temps pour la triche. Je suis au roi. Ce roi que vous n’aimez pas est le meilleur roi que la France ait jamais eu. C’est un homme d’esprit, tolérant et talentueux, qui ne songe qu’à la paix et à la grandeur du royaume. En face, il a deux adversaires. M. de Guise, un ambitieux, un parjure et un fripon, comme son père, et Henri de Navarre qui sera un bon roi s’il accepte la messe, et que nous devons respecter puisque la loi des Francs nous l’impose. Je ne sais qui l’emportera, monsieur Hauteville, mais je serai au roi jusqu’à mon dernier souffle. Si vous entrez à mon service, je veux la même fidélité absolue.
Olivier resta silencieux en gardant un air maussade, sans donner le moindre signe d’acquiescement.
— Voici ce que je sais, poursuivit O, sans prêter attention à l’attitude de son visiteur. Un quarteron de bourgeois parisiens a choisi de se dresser contre Sa Majesté, de se rebeller contre la couronne, ceci avec l’appui de M. de Guise. Ils ont constitué une confrérie, qu’ils nomment la sainte union, ou la Ligue en souvenir de celle que plusieurs villes avaient rejointe en 1576. Je connais une partie de ces gens-là : il y a le curé Boucher, le commissaire Louchart, le procureur Jean Bussy, M. Hotman, et le gendre du prévôt des marchands, M. de La Chapelle ainsi que son frère. Ces gens protègent ceux qui larronnent les tailles du royaume pour les offrir aux princes lorrains ; je devrais d’ailleurs dire les princes larrons[44] ! Votre père vérifiait les registres à la demande de M. Séguier. Ils l’ont occis pour qu’il ne puisse les dénoncer. Maintenant, à vous de choisir votre camp. Celui des larrons, celui de ceux qui veulent prendre au roi la couronne que Dieu lui a donnée, celui de ceux qui ont tué votre père, ou celui du parti dans lequel je me trouve, au côté du roi qui les combat.
— Il se dit, monsieur, que les huguenots sont cachés dans les faubourgs, qu’ils vont assassiner les bons catholiques, que le roi approuve ces hérétiques, que nous serons tous damnés si nous laissons faire, que MM. d’Épernon et Joyeuse ruinent le royaume et que seule la Ligue, dont j’ai entendu parler, pourra nous sauver, déclara Olivier d’un seul trait, après une courte hésitation.
O tenta de refréner sa colère devant ce jeune coq insolent. Il s’emporta pourtant en tendant un doigt accusateur vers lui.
— Je vous l’ai dit, mon garçon, je suis au roi, pas à Épernon ou à Joyeuse ! Quant à ce que vous espérez de la Ligue, je puis vous dire ce qu’ils ont prévu : assassiner le chevalier du guet, égorger le président du parlement, trucider le roi, occire tous ceux qui ne veulent plus de cette guerre, et donner le royaume à M. de Guise, c’est-à-dire à l’Espagne et à l’inquisition. Et pour commencer, ils ont assassiné votre père ! asséna-t-il.
Olivier était dans la confusion la plus totale. O le comprit et lui dit plus calmement :
— Je vais vous faire une proposition, monsieur Hauteville. Je devine que vous ne me faites pas confiance… Je serai plus charitable que vous en vous accordant la mienne. Reprenez la tâche de votre père, cherchez qui rapine les tailles. Lorsque vous aurez trouvé, peut-être me rendrez-vous raison.
— Serai-je libre de conduire ces investigations, monsieur ? D’avoir accès à tous les documents ?
— Parfaitement. Le seul serment que je vous demande, c’est de garder secrète cette discussion, ainsi que ma présence à Paris.
— J’accepte, monseigneur, décida Olivier, malgré tout touché par la générosité de cet homme qu’il considérait jusqu’à présent comme l’antéchrist.
— Merci, monsieur, ironisa O en s’inclinant avec une fausse déférence. Pour ce travail, vous recevrez des gages de cinquante écus par mois. Si, plus tard, vous souhaitez rester à mon service, nous en reparlerons. Je vais écrire à M. Séguier pour qu’il mette ses secrétaires à votre disposition. Vous vous ferez aider par votre commis, M. Le Bègue. Comme vous le voyez, je sais beaucoup de choses… L’homme qui vous a accompagné dans cette chambre se nomme M. Eustache de Cubsac. Il viendra chez vous demain et ne vous quittera plus.
— Pourquoi, monsieur ?
— Parce que ceux qui ont occis votre père vont tôt ou tard apprendre ce que vous faites, et alors votre vie ne vaudra pas ça, répondit-il en claquant des doigts. J’avais songé à ce que M. Poulain vous protège, mais il a son office qui l’absente trop souvent de Paris. Donc ce sera M. de Cubsac. Vous pouvez lui faire confiance, mais vous devrez le loger et le nourrir.
» Puisque nous en sommes à mes gens, voici Dimitri. (Il désigna le géant blond en robe et fourrure porteur du sabre.) S’il vous porte un pli ou un ordre de ma part, vous pouvez être certain qu’il vient de moi. Un dernier point, vous trouverez vos gages pour les six prochains mois sur ce meuble.
Il désigna négligemment le coffre aux arquebuses sur lequel se trouvait effectivement un petit sac de cuir.
— J’espère que vous aurez trouvé nos voleurs bien avant car je dois retourner à Caen avant la fin de mars.
Olivier bredouilla un merci qui amena un sourire sur les lèvres de l’ancien mignon du roi.
— Dimitri va vous raccompagner, monsieur Hauteville.
Olivier quitta la maison du marquis d’O déconfit, l’esprit en désordre. L’archilarron, dont le monde entier connaissait pourtant les vices et la fausseté, lui était apparu comme un homme raisonnable, généreux et loyal au roi. Mais n’était-ce pas Satan qui l’avait ainsi travesti ?
Il se força à chasser la confiance qu’il ressentait envers lui. O l’avait certainement abusé avec ses belles paroles. Il ne se laisserait pas faire ! Certes, il rechercherait qui rapinait les tailles mais ce serait uniquement pour trouver l’assassin de son père, et rien d’autre. Ensuite, il oublierait l’archilarron et toutes les créatures d’Hérodes !
Pourtant, dans l’immédiat, il avait dans son manteau une bourse de trois cents écus lui permettant de vivre dignement. Il pourrait sans doute engager un nouveau valet, ou un concierge, et payer à Le Bègue ses gages de commis. En même temps, il songeait à ce qu’il avait appris sur M. de La Chapelle, et sur son frère. Il ne pouvait peut-être pas faire confiance à O, mais il était certain de la loyauté de Nicolas Poulain.
Pouvaient-ils être dans le vrai ? Cette ligue dans laquelle il avait failli s’engager, ainsi que son père, avait-elle ordonné la mort de sa famille ?